En terme d’environnement, l’île de Pâques est souvent « montrée du doigt » : elle est l’exemple même d’une civilisation qui aurait provoqué sa propre perte en exploitant toutes les ressources naturelles existantes sur l’île. Nous avons voulu en savoir plus sur ce cas d’école écologique en nous rendant une semaine sur cette île. Qu’elle n’a pas été notre surprise de constater que l’Histoire de l’île de Pâques est bien plus complexe que ce que nous avons bien voulu croire et que les pascuans ont, depuis toujours, un rapport très étroit à leur Terre.
Afin de mieux illustrer nos propos, nous nous sommes appuyés sur une publicité de 2006 d’une entreprise française qui produit de l’électricité, notamment via des sources d’énergies renouvelables, EDF. Vous pouvez visualiser cette publicité en cliquant sur le lien suivant : http://fr.youtube.com/watch?v=D32GlNLWlmU ).
Elle montre des moais, les fameuses statues de l’île de Pâques, et une voix off explique que : « il y a bien longtemps les habitants de l’île de Pâques construisaient de grandes statues pour honorer leur ancêtres. Ils les sculptaient dans la pierre et les transportaient sur des rondins de bois. On raconte qu’ils coupaient tant d’arbres que leur petite île n’eut plus de forêt. Leur civilisation n’est plus mais les statues sont toujours là. Elles nous rappellent que les énergies qui font les civilisations peuvent aussi les défaire. »
Cette campagne de publicité reprend, mais uniquement de façon partielle
et donc erronée, la théorie de l’américain Jared Diamond dans son livre
Effondrement selon lequel les pascuans utilisèrent des rails de bois
pour déplacer leurs statues mais aussi que le bois servait également au
chauffage et à l’alimentation des pascuans, que certaines forêts
étaient déracinées pour l’agriculture, que le climat rude et venteux de
l’île n’était pas propice à la repousse d’arbres et que les guerres
fratricides ont également participé à la déforestation. Ainsi l’auteur
américain nuance, certes de façon assez limitée, sa théorie ce que n’a
pas fait la publicité.
Une majorité d’historiens et de
scientifiques dénoncent les propos de l’auteur américain : il y a
certes eu une déforestation de l’île mais elle n’est pas liée à la
construction et au déplacement des Moais.
Pour en savoir plus
sur cette hypothèse, nous nous sommes rendus au musée de l’Ile de
Pâques, nous avons consulté le courrier que le maire de l’île de Pâques
a envoyé à EDF suite à cette campagne publicitaire et nous avons
rencontré Lili (cf portrait Cœur Vert de Liliane Fréchet), française
installée sur l’île depuis plus de 25 ans, passionnée par l’Histoire de
cet endroit et mariée à l’un des tout derniers pascuan non métissés.
Nous avons alors découvert que cette publicité était fondée sur
beaucoup d’erreurs, qu’elle avait fait beaucoup de tort à l’île de
Pâques et qu’elle a « blessé » beaucoup de pascuans.
Ainsi elle
explique la déforestation de l’île par l’utilisation de troncs d’arbres
pour le déplacement des Moais. Si la façon dont ces statues ont été
déplacées est longtemps demeurée un mystère, aujourd’hui les recherches
d’archéologues et d’historiens ont prouvé que les statues n’ont pas été
déplacées sur le dos allongées sur des troncs d’arbres (à part peut
être les premières d’entre elles). Ces statues étaient déplacées à la
verticale, grâce à des cordes attachées d’un côté et de l’autre de la
statue, exactement comme l’on bougerait seul un frigidaire ou une
lourde armoire en déplaçant un côté puis l’autre. Lili est catégorique
: la déforestation de l’île n’a rien à voir avec la sculpture des
moais.
La surpopulation de l’île, raison souvent avancée, n’est
pas non plus à l’origine de la déforestation de l’île. A l’époque de la
construction des moais (entre le 11e et le 16e siècle), il y avait 15
000 habitants sur une île de 173 km2 de superficie. Soit à peu près les
mêmes proportions que l’île de Tahiti qui compte 160 000 habitants pour
1043 km2 de superficie On ne peut donc pas parler de surpopulation (à
moins de considérer Tahiti comme une île surpeuplée).
Parmi les
causes de la déforestation de l’île, l’agriculture a joué un rôle clé
mais comme dans tout pays ou presque, rappelez-vous la couverture en
forêt de la France au Moyen Age par rapport à celle d’aujourd’hui… On a
ainsi retrouvé des racines d’une palmeraie sous les restes d’un champ
de patates douces du 12 siècle.
Lili propose également cinq autres
raisons à cette déforestation :
les incendies : de nombreux
incendies accidentels, à cause du vent et de la sécheresse, ont eu lieu
et continuent à avoir lieu mais c’est surtout la révolution du 17e
siècle qui a causé le plus d’incendies. Les différents villages se sont
en effet affrontés (cf article « La véritable histoire de l’île de
Pâques ») et pratiquaient la politique de la terre brûlée pour effrayer
et affaiblir leurs adversaires ;
les crémations : à l’époque
des moais, 5 à 6 bûchers étaient en permanence allumés pour recevoir le
corps des morts de l’île or une crémation utilise au moins 120 kg de
bois (on parle même de 500 kg de bois en Inde, cf l'article sur les crémations "vertes" en Inde ) ;
les tsunamis :
l’île de pâques est située d’un telle façon qu’un tremblement de terre
au Chili ou au Japon peut provoquer un tsunami sur ses terres. Elle en
a ainsi connu en 1905, 1920, 1946. Le dernier et plus important a eu
lieu en 1960. Une vague de 30 mètres de haut, allant à 850 km/heure, a
détruit une partie de l’île, arrachant au passage les derniers
cocotiers qui demeuraient là.
les animaux : lors de l’annexion
de l’île de Pâques au Chili, à la fin du 19ème siècle, le gouvernement
chilien s’est approprié 45% des terres afin de faire de l’élevage. Des
forêts ont été rasées afin de permettre l’arrivée de nombreuses chèvres
et moutons qui, en mangeant toutes les repousses, ont privé l’île d’une
riche végétation ; la présence également de rats depuis l’arrivée des
premiers pascuans sur l’île y a également contribué car les rats
détruisaient de l’intérieur les palmiers notamment ;
le
tourisme : depuis les années 1970, l’île de Pâques est une destination
touristique mais ces dernières années, avec la politique de prix bas
pour l’île de Pâques depuis le Chili, le nombre de touristes a explosé.
En 2007 il y a eu 70 000 touristes (pour 4 000 habitants !). Une «
surpopulation touristique » de l’île pourrait fragiliser davantage
l’équilibre ténu de l’écosystème de l’île de Pâques.
Ainsi il
est faux de dire que l’utilisation de rondins de bois pour déplacer les
statues a provoqué, à elle seule, la déforestation de l’île. Il est
également faux de dire que « leur petite île n’eut plus d’arbres » et
que « leur civilisation n’est plus » La publicité met d’ailleurs en
scène une île de Pâques dévastée, sans population ni végétation,
cultivant le mythe de « l’île pelée battue aux vents ». Il est vrai que
cette « île du bout du monde » connaît des conditions climatiques
dures, connaissant 300 jours de vent par an, des fortes chaleurs en
été, n’ayant ni cours d’eau ni cascades et peu de poissons dans ses
eaux à cause du phénomène del Nino . Ces conditions font de l’île un
écosystème fragile qui peut être mis à rude épreuve par une catastrophe
naturelle ou humaine. Néanmoins l’île de pâques n’est pas « un cailloux
pelé », c’est une terre bien vivante. Elle est née de l’érosion de 3
volcans ce qui en fait une terre très fertile. Sous un climat
sub-tropical océanique, la végétation est riche, allant de l’hibiscus
aux géraniums en passant par les orangers et les habitants de l’île y
ont longtemps vécu en autarcie.
De plus il est faux de dire que la
civilisation pascuane n’est plus. Certes la population de l’île a
fortement diminué au 19e siècle mais ce n’est pas uniquement à cause
des guerres fratricides qui déchirèrent l’île au 17e siècle. A
l’arrivée des européens au 18e siècle, il y avait entre 2000 et 3000
pascuans vivants sur l’île. Or les européens amenèrent de nombreuses
maladies et ceux qui ne furent pas tués par ces maladies furent envoyés
de force au Pérou pour exécuter des travaux forcés et y périrent, ce
qui fit chuter à 900 le nombre de pascuans en 1868.
Enfin la
civilisation pascuane n’est pas morte. Sur les 4 000 habitants de
l’île, 2 800 habitants sont pascuans et continuent à perpétuer de
manière très forte les rites et l’Histoire de cette culture. Comme
leurs ancêtres, ils sont très attachés à leur Terre qu’ils respectent.
D’ailleurs
le nom de l’île signifie en pascuan « le nombril du sol natal » (et non
pas « le nombril du monde » comme beaucoup l’ont cru). Les pascuans
pensent qu’ils appartiennent à la Terre et non pas que la Terre leur
appartient. Cette façon de penser est très différente de celle que nous
avons en Occident et traduit un rapport beaucoup plus proche et
respectueux à la Nature.
Avec les chiliens qui les ont rejoints,
les pascuans ont d’ailleurs mis en œuvre diverses actions afin de
davantage préserver leur environnement. Sous l’égide d’EDF, de nombreux
arbres ont été plantés. Un recyclage des huiles de vidange et des piles
usagées a été mis en place pour les rapatrier au Chili. Les guides,
sous l’impulsion de l’action de Lili, se sont organisés afin de mieux
encadrer les touristes et d’éviter une fragilisation trop forte de
l’écosystème de l’île. Les pascuans ont d’autant plus été touchés
d’être « montrés du doigt » que ni le lien qui les unit à leur terre,
ni les actions qu’ils ont entrepris n’ont été repris par la publicité.
De plus, comme le souligne le maire de Hangui Roa, personne sur l’île
n’a été mis au courant de l’existence du projet de cette publicité et
qu’aucun dialogue n’a été instauré.
En conclusion, il nous
semble que, lorsque l’on veut faire passer un message environnemental,
il est très important d’être précis et rigoureux et surtout de ne pas
adapter l’Histoire à des fins commerciales (comme c’est le cas par
exemple en présentant des Moaïs femmes enceintes ou bien portant un
enfant dans les bras - alors qu’aucun Moai n’a jamais représenté une
femme - pour sous-entendre qu’EDF prend soin de la Nature). Cela
décrédibilise toute campagne, commerciale ou non, à vocation
environnementaliste.
Même EDF semble avoir pris conscience de cette
utilisation abusive de l’Histoire d’un pays afin d’en faire un «
symbole écologique forcé » et programme pour novembre une grande
exposition à Paris, à l’espace Electra d’EDF, afin de rendre hommage à
la culture pascuane et à son peuple.
Mais deux messages dans
cette publicité ont retenu notre attention. Les Hommes ne sont certes
pas étrangers à la disparition des arbres sur l’Ile de Pâques. En
vivant sur cette île, en se nourrissant de fruits et légumes et en
élevant des animaux pour se nourrir, les Hommes laissent une empreinte
indélébile sur tout écosystème d’autant plus si ce dernier est
fragilisé par des catastrophes naturelles et des évènements
socio-historiques. Nous sommes également tout à fait d’accord avec l’un
des messages de cette publicité : « les statues nous rappellent que les
énergies qui font les civilisations peuvent aussi les défaire ». Sans
remonter si loin, les exemples du pétrole (avec les émissions de CO2
dégagés par les voitures ou les marées noires) ou du nucléaire (avec la
catastrophe de Tchernobyl) le montrent bien…